Les Nordiques




Guerriers nordiques, peut-être des Vikings d'après leur armement avancé…




     Les barbares ne sont pas que des guerriers, contrairement aux idées reçues, ces peuples formaient une société très organisée. Leur quotidien était régit par de nombreuses règles, croyances et moyens de communication.

     Tout d'abord, leur administration assurait la bonne marche politique. Le pouvoir était hiérarchisé, comme nous l'illustre cet organigramme :

Le Roi (=Jarl)
Hersir (lendr madr) Hetwarthoe madr Landsmadr
Boendr Styroesmann boendr Heradshönfdingi boendr

     Au bas de l'échelle, les boendr étaient chargés de la sécurité. Nous voyons ainsi qu'il n'existait pas d'armée régulière mais une police. Le styroesmann et l'heradshönfdingi étaient une sorte de chef aux prérogatives, peut être aussi militaire : on en trouve de 1 à 4 dans chaque hened (district). Leur fonction est héréditaire. Au dessus d'eux dans le hened, figure un hetwarthoe madr (= homme digne d'honneur), parfois appelé landsmadr ou hersir. Nous savons peu de choses sur leur compte si ce n'est que leur titre pourrait dénoter des préoccupations guerrières, d'ordre défensif plutôt qu'offensif. Enfin, le Roi ou Jarl qui n'avait pas vraiment de pouvoir administratif. Une exception est à noter : l'Islande. Elle n'a pas d'équivalent. Il y figure les storboendx, c'est-à-dire de gros propriétaires libres, parfois d'origine royale (les femmes n'en sont pas exclues), on pourrait même les qualifier d'aristocrates. Ils représentent une véritable élite ou une couche montante sans cloisonnement strict toutefois. Viennent ensuite les " petits boendr " (smalboendr). Et au bas de l'échelle les esclaves et les veuves.

     Trois grands groupes de peuplades apparaissent sur les gravures : les peuplades chasseresses, d'autres d'agriculteurs éleveurs et les marins pécheurs. Les peintures rupestres (sur pierre polie ou sur glace) sont monnaie courante à cette époque, on en trouve de nombreuses à Tanum, d'autres en Suède, en Norvège et au Danemark. Elles sont apparentées aux pétroglyphes des rives de la Mer Blanche. La symbolique est essentiellement religieuse et culturelle, toujours organisée autour de 12 signes, ce qui témoigne d'une société évoluée à l'échelle de l'époque. Cultivée et riche, ses attaches avec l'Orient et les civilisations méditerranéennes sont indéniables. Trois principes dominent les représentations religieuses :

- Le soleil
- La fertilité et fécondité, le culte de la Terre-mère
- La magie conjuratoire

     Trois dieux sont notables, on parle de triade divine (rapport avec la Trinité chrétienne ?) :

- Dieu-hache-soleil
- Dieu-épée-fécondité
- Dieu-lance-magie

     On trouve aussi un couple de jumeaux apparentés aux Dioscures (Castor et Pollux), un dieu serpent et un dieu soleil-oiseau. Douze grands signes sont à connaître pour appréhender cette civilisation :

- Le soleil
- Le bateau : toujours long, avec une haute proue, à valeur phallique lorsqu'elle est dirigée vers les organes génitaux d'une truie
- Le cheval associé au soleil et à la magie, les cervidés ou boucs, les chèvres, tous sont associés au culte des morts. Le serpent apparaît comme signe décoratif
- Les hiéros gamos ou mariages sacrés évidemment liés à la fécondité et à la déesse mère
- Ajoutons quelques motifs agraires associés aux arbres, place centrale de la religion germanique (on peut imaginer que notre fameux sapin de Noël prenne ses sources là-bas)
- Les costumes rituels (coiffes, masques, ailes)
- Les pétroglyphes qui regroupent l'ensemble des croyances liées au culte des morts constituent aussi un moyen de communication

     Outre les pétroglyphes, les Nordiques excellaient dans la communication. D'une part, le cheval est l'un des piliers de la civilisation. Il permet leur expansion, le transport des bagages et des femmes. Il entraîne de nouvelles techniques d'attelage comme le collier d'épaule pour la traction, qui permet un rendement optimisé et donc un atout économique. L'utilisation du fer permet la fabrication d'excellentes armes, ainsi que l'apparition de nouveaux bijoux et parures.
     Le bateau permet aux peuplades de parcourir de longues distances. Il a beaucoup évolué depuis la barque jusqu'au célèbre drakar (qui avait souvent la proue ornée d'un dragon = drake en nordique, d'où drakar). Il sera le principal facteur d'expansion des Nordiques en Europe, et même dans le monde, puisque les Vikings auraient atteint les côtes d'Amérique du Nord des siècles avant Colomb, d'ailleurs ce sont eux qui ont nommé le Groenland (= pays vert).
     Enfin, les Nordiques possédaient une sorte d'écriture, les runes. Elles apparaissent dans l'air germanique vers 200, surtout dans le Nord. Rapidement des textes runiques vont apparaîtrent sur des pierres levées qui remplacent les baustasteinar (pierres commémoratives mais nues) que l'on trouve à partir du 4ème siècle. Elles offriront même des textes parfois considérables (cette écriture, comme beaucoup d'écritures archaïques ne comprenaient pas de ponctuation), comme les célèbres pierres de Rök du 9ème siècle. Le premier alphabet complet, appelé futhark naît en Gotland vers la fin du 4ème siècle, le voici :

Premier Aett
Second Aett
Troisième Aett


     Ces signes resteront constamment utilisés dans toute la Scandinavie qui devient rapidement leur terre de prédilection jusqu'à la fin du Moyen-Âge. Elles sont gravées avec un objet pointu et dur sur de la pierre, du bois, du métal, de l'os ou tracées sur des parchemins. Elles sont constituées de 24 signes répartis en 3 groupes de 8 appelés Aettir, vers 800 ne demeuraient que 16 signes : c'est le nouveau futhark. Ce dernier est distribué en 2 Aettir de 8 signes ou en 3 Aettir de respectivement 5,5 et 6 signes. Instrument de communication, les runes serviront aux marchands à des fins utilitaires précises, leur simplicité tiendra à cette nécessité. Elles serviront comme nous l'avons déjà évoqué à des fins commémoratives, mais aussi juridiques et peut-être religieuses. Certaines dépeignent la vie quotidienne, certains graveurs forment des styles voire même des écoles.
     Reste, bien sûr, à évoquer leur valeur magique, si réputée de nos jours encore. Leur étymologie même nous ramène à la magie puisque rün signifie secret, et le gothique rûna, magie. On retrouve ces considérations dans la littérature : Havamal ou Sigrdrifumal dans l'Edda poétique ; le bâton d'infamie ou nidstöng dans la Saga d'Egill Shallagrimsson, etc… Notons que l'Edda témoigne de l'apparition des runes comme venant des grandes puissances, et dont Odinn est réputé " l'inventeur ", père et maître des runes dont il aurait obtenu la science après une dure épreuve initiatique évoquée dans les Grimnesmal (Edda poétique). On y distingue de bonnes runes et d'autres mauvaises. Les bonnes sont censées sauver, guérir, assurer la victoire, etc… Les mauvaises sont bien sûr néfastes, on les appelle les Carmina.

     De plus, les runes apportent la preuve d'une littérature ou plutôt d'un mode de transcription élaboré. Comme le montre la pierre de djulefors (Södermanland, Suède, 6ème siècle) :

Hann austarla
Ardi bardi
Ok a langbarda
Landi andadis


     Qui se traduit approximativement ainsi (traduction "maison") :

Vers l'Est
Il laboura de sa proue
Et au pays des Lombards
Il trouva la mort


     Une lecture à haute voix révèle la présence de rimes finales et internes, des assonances en "a" et "i", des allitérations en "d", et une certaine métrique.
     La fin d'un poème de Vallentuna est encore plus subtile avec ses 3 lignes en ériminution progressive. On note les finales en "afi", "af" et "af".:

Hann drunknadi à Holms hafi
Shreid knörr hans i kaf
Prir einir kvomu af


     Soit à peu près :

Il se noya dans la mer de Holms
Son knörr coula
Trois seulement en réchappèrent


     Assurément les runes témoignent d'une culture de qualité que l'on a parfois tendance à négliger en déclarant les barbares incultes et sauvages à cause de leur réputation guerrière. Pourtant, la guerre n'est qu'un aspect parmi bien d'autres de la culture nordique.

Pat skal at minnum manna
Medan menn lifa

On s'en souviendra
Tant qu'hommes vivent

(Inscription de la pierre de Runby)


Fanny Laurent.






Les Celtes




Guerriers francs (on reconnaît bien ici une lame de hache de type francisque)




     Les origines des Celtes demeurent obscures. Deux faits cependant permettent de fixer le berceau de ces populations en Europe centrale et occidentale : l'existence de la Lorraine et de l'Alsace jusqu'à la Bohème, de très anciens toponymes d'origine celtique pour désigner les monts et rivières ; la permanence, à travers les époques successives des âges du cuivre, du bronze ancien et du bronze moyen, d'une zone de peuplement et de civilisation homogène, s'étendant sur la partie méridionale et occidentale de l'Allemagne et sur la France de l'Est. Dans cette région, une véritable continuité culturelle se manifeste à la fois dans les rites funéraires (le tumulus à construction interne), les aspects divers de la civilisation matérielle (céramique et objets de bronze) et, dans une certaine mesure, dans les types anthropologiques.

     Il ne saurait être question de distinguer une race celtique, mais bien un mélange de types raciaux d'origines diverses, dont les composantes essentielles sont la race alpine, brachycéphale, la race nordique, dolichocéphale, et la race dinarique, également brachycéphale.
     Les recherches linguistiques nous apprennent par ailleurs, que les langues celtiques dont parties du complexe indo-européen et qu'elles peuvent se diviser en deux groupes principaux : le groupe britannique, auquel appartiennent les Celtes continentaux de l'Antiquité, et le groupe goïdélique, auquel se rattachent les Irlandais et leurs ancêtres.

     Les Celtes possèdent le sens du sacré : leur mythologie montre l'homme aux prises avec les forces naturelles et surnaturelles et certains de ces éléments peuvent s'intégrer dans une doctrine révélée. Pour eux, la divinité réside dans le principe même de vie qui anime les forces naturelles ; s'ils rendent un culte naturiste aux fleuves et aux fontaines, aux pierres et aux arbres, si ce culte s'étend au monde végétal et animal (voyez le culte du sanglier) c'est que pour eux, la divinité " anime mystérieusement les êtres et les choses ". Le côté aniconique de l'art celtique procède, sans doute, de la forme que prend, chez les Celtes, le sentiment religieux.
     Le côté spiritualiste de leurs idées religieuses, la croyance à un dieu à trois visages et à une vierge mère, en particulier, faciliteront la diffusion du christianisme. Par ailleurs, certains cultes où le spirituel tient une large place (culte d'Isis, culte de Mithra) ont été bien accueillis.
     Mais en même temps, les Celtes s'adonnent à des pratiques d'une extrême cruauté ; les sacrifices sanglants sont habituels, qu'il s'agisse de la mort dans le Chaudron Sacré (sacrificiel), du rite de la pendaison accompagnée de lésions qui la rendent sanglante ou de la crémation. Par ailleurs, le culte qu'ils rendent à des divinités érigées sur de hautes colonnes évoque à la fois l'Irminsul germanique et l'association de Mars et de Mercure assimilés au dieu de la guerre et au dieu du ciel gaulois.

     L'art celte est essentiellement un art de petits objets ou du moins d'objets transportables, et surtout d'objets utilitaires, conçus pour les hommes, en particulier pour leurs chefs (et non pour les dieux) et aussi pour leur vie quotidienne (et non pour des occasions exceptionnelles). Il s'exerce dans tous les domaines de l'armement, du foyer et de la parure. Toutes les pièces de l'équipement du guerrier sont donc des objets d'art (à tel point que les nécessités imposées par la forme des épées entraînent des modifications du décor, on a pu parler d'un style des épées). Pour la guerre : chars et épées, qui deviennent plus longues à l'époque de la Tène, pointes de lance, boucliers, casques et poignards. A la maison : chenets pour foyer, cornes à boire, récipients en métal ou en céramique selon qu'ils sont d'usage plus ou moins courant, et en particulier les fameuses situles. Des bijoux enfin, torques ou gros colliers de métal, bracelets, boucles d'oreilles, pendentifs, boucles de ceinture et fibules, très précieux critères de datation. D'autres accessoires de la toilette : les rasoirs, dès l'époque des Hallstatt, et les miroirs à partir de l'époque de la Tène, en particulier dans les îles britanniques. Enfin, et surtout, les admirables monnaies gauloises.
     L'art celte est avant tout un art du métal qui utilise le bronze, l'or et plus rarement l'argent. Il est certes capable de s'exercer sur un art d'orfèvre, qui s'enrichit d'ivoire, d'os, de corne, de pierres précieuses, d'ambre venu du Nord, transformée en perles et incrustations, de corail enfin, ce dernier remplacé par les émaux à l'époque de la Tène.
     Enfin l'art celte n'ignore pas le verre, à une, deux, trois ou quatre couleurs ; il en fait des bracelets, des amulettes et des perles.
     Sur les métaux, le décor est estampé, ajouré, incrusté, perforé, rétraussé, gravé (la gravure n'est pas oubliée des sculpteurs qui ont ainsi, d'un simple trait, dessiné sur les guerriers d'Entremort le détail de leurs costumes). On applique aussi de l'or en feuille sur le fer et le bronze. Quant à la peinture, la céramique en a pour ainsi dire le monopole. La couleur se retrouve dans les productions les plus variées de cet art essentiellement décoratif : la simple énumération des matériaux employés le suggérait déjà.

     Il n'y a pas d'architecture celte, du moins au sens traditionnel, puisque les Celtes n'ont pas construit en pierre. En revanche, ils maîtrisaient les techniques du bois, au point d'en remontrer aux Romains, mais on ignore à peu près tout du parti qu'ils en tirèrent, car tous leurs travaux ce matériau ont disparu ; on sait seulement que la poutre était l'élément essentiel de leurs remparts, mais c'est un domaine étranger à l'art. Seul le midi de la France, très tôt soumis aux influences méditerranéennes, connaît une architecture en pierre (comme à Roquepertuse), mais celle-ci n'est pas purement celtique.
     La sculpture constitue également un cas particulier : c'est en effet dans le Sud de la Gaule qu'elle apparaît, pour gagner ensuite la vallée du Rhin et la Bohème. Avant cette intervention méditerranéenne, l'art celte ne connaissait que les petits bronzes et non pas la grande sculpture, pourtant, cette dernière sera toujours typiquement celte dans le choix de ses thèmes : animaux fantastiques, par exemple, tels que la tarasque de Noves (Musée Calvet, Avignon), ainsi que dans la préférence marquée qu'elle conserve pour la ronde-bosse complétée par un décor linéaire (héros d'Entremort, Aix-en-Provence ; tête tchèque de Msecké-Zehrovice, Prague).

     Ainsi, la civilisation celte, même si elle reste très méconnue, se distingue par une religion très liée à la nature qui sublimée par son côté mystérieux, laisse libre cours à l'imaginaire, et par un art particulier qui reste fameux encore de nos jours (on parle parfois d'art néo-celtique).

Pascaline Prekesztics.










Les Migrations Barbares




L'Europe et la séparation de l'Empire romain




     L'arrivée de populations nouvelles issues d'Asie en Europe n'a rien d'une chose nouvelle ; depuis toujours des peuples orientaux ont été attirés vers ce finistère qu'est notre continent. Durant la préhistoire, on a déjà assisté à l'arrivée des homo sapiens qui ont progressivement remplacé les hommes de Cro-Magnon, et à la migration des peuples dits " indo-européens " qui ont peuplé le continent, et notamment le pourtour de la Méditerranée. C'est ainsi qu'a émergé la civilisation mycénienne, que l'on retrouve dans l'Iliade et l'Odyssée, cette même civilisation est devenue avec l'arrivée des Doriens la fameuse civilisation grecque, qui à travers les millénaires nous a tant enseigné dans les domaines des mathématiques, de la philosophie, de l'art et de la littérature. Ce sont ces mêmes Grecs qui ont créé le mot Barbarow probablement d'une onomatopée (imitant le balbutiement que faisaient les étrangers lorsqu'ils essayaient de parler grec ?), bien qu'on ressente aussi dans ce mot l'adjectif Baruw (= lourd). Ils considéraient ainsi comme barbares tous les peuples qui ne parlaient pas grec.

     Cette définition changea avec les Romains, qui, dans un empire démesurément étendu, ne pouvaient pas faire en sorte que toute la population parle la même langue. Aussi, durant l'Empire romain, considéra-t-on comme barbares essentiellement les peuples de langue germanique. L'apparition continuelle de nouvelles populations va d'une part peupler l'Europe, mais d'autre part la diviser en une mosaïque de peuples se combattant sans relâche les uns les autres. L'élan romain d'agglomération va se heurter à ce phénomène de division, et s'engage alors une lutte qui va tourner dans un premier temps à l'avantage de Rome avec les conquêtes de César (58-50 avant JC) et l'assimilation de la Gallia transalpina - c'est la fin des Celtes (les Scots et les Pictes hériteront de leur culture). Mais avec la fin de la République commence l'ère de la décadence (en 64 après JC, incendie de Rome), et même si l'Empire atteint son extension maximum sous Trajan vers l'an 100, on voit déjà s'amorcer l'engrenage de l'effondrement. Ainsi Marc Aurèle, l'Empereur stoïcien, trouva la mort sur le front du Danube en 180 en voulant colmater le limes (la frontière armée de l'Empire). A l'Est les Huns vont commencer à se constituer un empire, et vont ainsi pousser de nombreux peuples davantage vers l'Occident. Les Goths du Pont-Euxin sont alors divisés entre les Ostrogoths (Goths de l'Est ou Goths brillants ?) soumis à l'Empire hunnique et les Wisigoths (Goths de l'Ouest ou Goths sages ?) qui franchirent le Danube - et donc pénétrèrent dans l'Empire romain - en 376, pour demander asile à l'Empereur Valens. Mais ces Wisigoths poseront de nombreux problèmes à l'Empire, tout d'abord ils vont être christianisés, mais en adoptant l'arianisme - une doctrine prônée par l'Egyptien Arius qui faisait de Dieu le père un dieu omnipotent et du Christ une sorte de demi-dieu, d'où le concile de Nicée (325) où l'arianisme est condamné comme hérésie, de plus ils décidèrent de rompre le foedus (sorte de traité de fédération) instauré en 382 en investissant l'Illyrie, les Balkans (397), puis l'Italie (401). A la même époque (395) l'on assiste à la division de l'Empire romain, d'un côté l'Empire romain d'Occident, avec comme capitale Rome et de l'autre celui d'Orient avec comme capitale Constantinople.

     En 410, sous prétexte de n'avoir pas reçu la totalité du tribut qu'il avait exigé de l'Empereur Honorius, Alaric et ses Wisigoths fondirent sur Rome, la mettant à sac trois jours durant. Cet événement impensable jusqu'alors fut ressenti comme un abandon des dieux par les païens de moins en moins nombreux tandis que les Chrétiens crurent y voir les prémisses de l'Apocalypse ; ainsi cela précipita grandement la chute de l'Empire. Ce dernier fut contraint de multiplier les foedera avec les envahisseurs, et d'abandonner pièce par pièce son territoire, et en 455 c'était au tour des Vandales de mettre à sac Rome, tandis que les Wisigoths prenaient le contrôle du Sud de la Gallia transalpina et de la péninsule ibérique. Un des derniers grands exploits des armées impériales a sans doute été la victoire des Champs Catalauniques en 451, où la terrible armée d'Attila, Roi des Huns, forte de 50 000 hommes fut arrêtée par l'armée composite mise sur pied par le général Aetius, une troupe de 60 000 soldats romains, francs, wisigoths, ostrogoths et burgondes : cette bataille est ainsi le premier exemple d'une coalition de Romains avec des barbares fédérés. Cet affrontement aura été le plus grand choc humain de l'époque, aussi les écrivains ayant évoqué 165 000 morts semblent avoir largement exagéré leurs chiffres. Mais en fait de victoire, cette bataille a été un aveu de faiblesse de la part de l'Empire, forcé de demander l'aide de barbares. Mais à la mort d'Attila (d'un saignement de nez !), 1 an après sa défaite, l'Empire hunnique s'effondre tant les prétendants au trône sont nombreux et inconciliables. Finalement en 476, le 4 Septembre, Odoacre, chef barbare des armées d'Italie du Nord - armées en principe " romaines ", dépose le petit Romulus Augustule, âgé alors d'à peine 15 ans, dans son palais de Ravenne : c'est la fin de l'Empire romain d'Occident.

     La fin d'une civilisation ? Plutôt l'ultime étape d'un lent processus de recomposition, en profondeur, de la carte de l'Europe. C'est aussi la fin des Grandes Invasions, mais peut-on vraiment parler d'invasions ? Les Allemands par exemple préfèrent parler de Völkerwanderung, de " migrations des peuples ". En effet, même si pour l'époque, on peut dire qu'il s'agissait d'un transfert démographique énorme (c'est un peu comme si aujourd'hui les 60 millions de Français abandonnaient leur pays pour aller aux USA, cependant les 275 millions d'Américains d'origine serait toujours largement majoritaires), on ne peut pas parler pour autant de véritable invasion, les historiens estiment à seulement quelques 300 000 barbares le nombre de nouveaux arrivants, tous peuples confondus, alors que l'Empire romain regroupait dans les 50 millions d'habitants (plus de la moitié de la population mondial?). Néanmoins, s'il y aura par la suite d'autres migrations, elle seront nettement moins signifiantes : l'épisode des Vikings - qui déferlèrent notamment sur la Normandie autour de l'an 1000, celui des Mongols avec Gengis Khan - qui poussa ses conquêtes à travers toute l'Asie jusqu'à l'Est de l'Europe au XIème siècle, et celui de l'Empire ottoman - qui a répandu la civilisation de l'Islam dans certains pays des Balkans. On retrouve aujourd'hui encore dans les différentes cultures qui cohabitent en Europe, dans les mythologies, les mœurs et même les physionomies, l'héritage de cette mosaïque de peuples " barbares " plus ou moins imprégné du sceau de la civilisation latine - les pays du Sud de l'Europe ayant été beaucoup plus marqués par Rome. Cette diversité a fait de l'Europe un continent d'une richesse culturelle sans équivalent, et si au fil des siècles, l'Europe est apparue comme un continent supérieur ou colonisateur, c'est en puisant dans cette richesse, dans cet héritage monumental.
     Finalement, avec 1500 ans de recul, nous pouvons dire que les conséquences des ces migrations barbares ont été largement bénéfiques pour l'Europe, qu'elles ont apporté davantage qu'elles n'ont aboli et que s'il est facile de les considérer comme des épisodes de destruction, comme une fin, il faudrait plutôt les appréhender comme le début d'une ère nouvelle.


Cavalier lombard, plaque de bronze, vers 600



     Voici un poème d'Emile Verhaeren issu des Rythmes souverains que je trouve remarquable par la richesse et l'exactitude des images qu'il suggère au lecteur, on ressent dedans la force infrangible mais un peu désespérée de ces hommes forgés dans la glace et la pierre :

Les barbares


Là-bas,
Parmi les Don, et les Dnieper, et les Volga,
Où la bise éternelle, à rude et sombre haleine,
Durcit la plaine ;
Et puis, là-bas encor,
Où les glaçons monumentaux des Nords
Bloquent, de leurs parois hiératiques,
Les bords
Du fiord scandinave et du golfe baltique
Et puis, plus loin encor, plus loin toujours.
Sur les plateaux d'Asie
Où les rocs convulsés dressent leur frénésie
Jusqu'à barrer le jour,
Les barbares voyaient un merveilleux mirage,
Tenace et obsédant,
Se déplacer vers l'Occident,
De route en route, et d'âge en âge.

Après, hardis, aventureux,
Ils se le désignaient en s'exaltant entre eux.
Les plus ardents partaient à travers monts et plaines
Ils dérobaient des chars et des peaux et des laines
Et s'engouffraient dans l'inconnu et ses dangers.
Des foules se joignaient à l'appel passager
Qu'ils lançaient aux échos du haut de leurs montures ;

Les chefs étaient de haute et compacte stature :
Leurs longs cheveux nattés battaient leurs torses roux ;
Ils se disaient issus des aurochs ou des loups.
0 ces brusques départs de hordes violentes
Se ruant à l'assaut de la terre tremblante,
Ces blocs errants et lourds de peuples rassemblés,
Et ces trots de chevaux sur les pays brûlés,
Et ces rapts dans la nuit, sous la lune et les astres,
Et ces rires dans le carnage et les désastres,
Et, tout à coup,

Tous ces fourmillements et ces tumultes fous
Laissant crouler leurs montagnes de cris et d'hommes
Vers Rome !

Ils la virent, un soir, dormir sur ses deux bords :
Ses collines la soutenaient, lasse et vieillie,
Mais le soleil jusqu'où sa gloire était jaillie
Semblait changer ses toits en longs boucliers d'or
Comme pour la défendre à cette heure dernière.
Le Capitole étincelait dans la clarté
Et, malgré tout, dardait encor sa volonté
De rester ferme et droit et pur sous la lumière.
Les barbares se désignaient, dans le lointain,
Le palais des Césars où vivait Augustule
Et, parmi les frontons ardents du Janicule,
Les hauts gestes des dieux barrant le ciel latin.
Ils hésitaient devant la suprême bataille :
Leur esprit trouble et lourdement mystérieux
Sentait comme un effroi brusque et contagieux
Sortir des blocs fendus de l'antique muraille.
Des prodiges apparaissaient sur les maisons :
Des nuages soudains et pareils à des aigles
Se levaient en tumulte et s'envolaient sans règle
Et, tour à tour, quittaient ou gagnaient l'horizon.

Et quand la sombre nuit voilà la voûte éteinte,
De toutes parts, sur les terrasses et les tours,
Des feux multipliés y maintinrent le jour
Et jetèrent au cœur des Hérules la crainte.
Ils ne retrouvaient plus dans leurs muscles l'élan
Qui les portait, depuis les temps tumultuaires
Qu'ils avaient dû quitter l'autre bout de la terre.
Leur corps s'alanguissait, torpide et indolent,
Ils erraient par les monts et les forêts tranquilles,
Ne cherchant qu'un abri sous les arbres épais,
Et qu'à flairer de loin, dans le vent qui passait,
L'énorme et chaude odeur qui montait de la ville.

La faim
Les fit sortir des bois et les rendit enfin
Maîtres des destinées.

La victoire sans grand effort fut moissonnée.
Déjà
Ils parcouraient la ville en y semant la flamme,
Qu'ils ressentaient encor dans le fond de leur âme
La frayeur d'être là ;
Mais les vins absorbés, et les viandes rouges,
Mais la chair que Subure étalait dans ses bouges,
Mais les ors flamboyant de palais en palais
Leur donnèrent soudain l'audace qu'il fallait,
Pour abattre l'orgueil millénaire de Rome.

0 cette heure qui clôt une ère et la consomme !
Et qui surveille, et qui écoute, et qui entend
Chaque empire tomber plus lourd au fond du temps !
0 ces siècles armés, qui tout à coup s'écroulent !
Ces flux et ces reflux de rages et de foules,
Et ces fracas de fer et d'or sous le soleil !
0 ces coups de marteaux sur des marbres vermeils,
Ces corniches de gloire et de beauté vêtues
Broyant, en s'abattant, les bras de leurs statues,
Et ces trésors vidés, et ces coffres fendus,
Et ces poings dans le meurtre et le viol tordus,
Et ces plaintes, et ces râles contre des portes,
Et ces amas encor tièdes de vierges mortes,
Et leurs regards d'effroi, et leurs bouches, gardant
Des poils roux arrachés, dans l'étau blanc des dents.
Et la flamme rôdeuse, et tout à coup grandie,
Et lançant jusqu'au ciel ses meutes d'incendie !

Emile VERHAEREN (1855-1916)
(Recueil : Les rythmes souverains)


Raphaël Roche.